Les Slaves se distinguent par la cordialité, la bonhomie, l'hospitalité; ils ont le génie de la musique et de la poésie; ils aiment la magnificence, les fêtes et les repas; leur ame est chaleureuse et enthousiaste. Aucun peuple n'a autant l'esprit de fraternité;ils se sont toujours salués du nom de frères,et n'ont pas même de mot dans leur langue pour désigner une caste. Un profond mysticisme s'allie chez eux au génie politique. Ce mysticisme ressemble bien peu à celui de l'Allemagne ou de l'Inde; il n'a rien de rêveur ni de contemplatif; il prescrit le dévouement, il est mâle et tendre; il ne dédaigne point la terre, il cherche à la conquérir à la pensée divine; il voit dans la patrie une sainte institution, il inspire pour elle une fervente piété; il forme des citoyens, non des anachorètes, et il est fait pour les assemblées publiques plutôt que pour les extases du désert. Le premier besoin des Slaves est celui d'un gouvernement humain et sympathique. Le despotisme n'est pas uniquement pour eux le pouvoir arbitraire d'un seul; c'est tout gouvernement sans amour, quelles qu'en soient du reste les formes.Dans toutes les classes, chez le gentilhomme, le paysan, le bourgeois, on trouve la vénération filiale, l'amour fraternel, toutes les piétés domestiques. Le patriotisme n'est pas moins une vertu de ces peuples. Il en pénètre la vie entière, il en est la grande passion. Jamais les Slaves ne seront cosmopolites. Ils ne se montrent pas patriotes seulement dans les affaires publiques; ils le sont partout, dans la science, la poésie, la religion même.Les Slaves ont aussi un austère sentiment du devoir; ils sont demeurés jeunes et robustes, ils ont gardé leur verte énergie. La société officielle russe est très corrompue, les débris de la noblesse polonaise sont en grande partie voltairiens; mais ce n'est pas là le vrai peuple slave. Il faut le chercher dans les campagnes de la Russie et de la Pologne, dans les rochers de l'Illyrie, dans les vallées de la Bohême. On le trouve là avec toutes ses vertus nationales. Ce peuple si noblement doué n'a guère rien fait encore. Autour de lui, en Asie, en Europe, les empires, les religions, les civilisations se sont succédés, le travail de l'homme a été prodigieux. Mais aujourd'hui les Slaves quittent leur inertie; ils se sentent appelés soudain à quelque chose de grand. Les Slaves sont partout courbés sous le despotisme, et leur seul représentant politique est l'autocratie; mais cela ne doit pas faire illusion. Ce peuple, enfermé dans les frontières du pouvoir absolu, a pourtant le génie de la liberté; les colons de la sloboda, l'ancienne Bohême, l'ancienne Russie, la république des Cosaques, et jusqu'à nos jours, la Pologne, les fières tribus du Monténégro et de la Serbie le prouvent assez. Les Slaves forment une vaste opposition contre leurs gouvernemens.On comprend, de ce point de vue, pourquoi les Slaves se sont tenus jusqu'à ce jour à l'écart. Leur temps n'était pas venu. Ils devaient attendre que l'humanité fût mûre pour le progrès qui va s'accomplir. Ces longs siècles pourtant n'ont pas été perdus. Les Slaves ont été exercés par beaucoup de souffrances. Aucune race n'a été ainsi flagellée. D'abord de fréquens esclavages, puis l'invasion mongole, le deuil inconsolable des Serbes, la catastrophe des Bohêmes, le martyre de la Pologne, le joug qu'appesantit sur la Russie un cruel despotisme: que de douleurs! quelles rudes expériences! Ils vont enfin recueillir les fruits de ce sévère passée qui n'a fait que les renforcer. Les peuples du Midi ont commencé l'histoire de l'Europe; les Germains ont apparu avec le christianisme; l'époque qui s'ouvre est marquée par l'avènement des Slaves.